A propos de "La Sfera" de Dati


H. Michéa
capitaine au long cours


Conférence à La Sorbonne/ Jal, en 1989


Publié dans les actes du Congrès "Medieval ships and the birth of technological societies", Malte
Au cours de recherches de représentation de l'Armorique, j'ai vu à plusieurs reprises des extraits de la Sfera de Dati, illustrés de figures représentant des contours de côtes. Cependant les auteurs en traitent sommairement et j'avais le souci d'en examiner, un jour, un exemplaire complet, lorsqu'une visite au Scheepvaart-muséum d'Amsterdam m'en offrit l'opportunité. Je dois à l'obligeance du conservateur la communication d'un film qui m'a permis de procéder à une évaluation de l'intérêt nautique de l'oeuvre. L'exemplaire d'Amsterdam est un grand in-quarto. L'écriture, une cursive italienne, semble avoir été réalisée par une seule main, identique à celle de la souscription, qui se trouve au folio 24, "Finito discrivare in Roma eistoriare questo di viii di frebraio 1452 ede d Antonio Paltoni da Siena/ Deo gracias, Gregroius Dathius." Leonardo Dati, étant décédé en 1425, nous sommes donc en présence d'une copie. Le texte est entièrement rédigé en vers. Le support est un papier. Je n'ai pu en examiner le filigrane.

La Sfera semble avoir connu à l'époque de sa rédaction, une très large diffusion puisque Madame Lucia Bertolini, de Pise, avec qui je suis entré en relation à l'initiative du Rijks-Museum, en a dénombré quelque cent-cinquante dans le cadre de travaux qui, j'espère, aboutiront à une édition complète (1). De plus, au moins, trois éditions imprimées, en ont été tirées à la fin du XV e siècle. La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de chacune d'elles. (2)

Parmi les manuscrits recensés par Lucia Bertolini, un tiers environ ne contiennent que "La Sfera"; c'est le cas des trois incunables de La Bibliothèque Nationale et du manuscrit italien 2105. Les autres la proposent, reliée avec diverses oeuvres littéraires contemporaines, telles que "El Chianto della prima chomedia de Dante Allighieri", ou encore d'autres, de Pétrarque, ou de Boccace.

Je me suis demandé comment il se faisait qu'un ouvrage d'une telle diffusion ait fait l'objet de commentaires si parcimonieux de la part des géographes et des marins?

Nordenskjold, dans son Périplus, nous donne quelques lignes et deux planches tirées de deux manuscrits différents et suggère qu'il serait "interesting to reconstruct them from Normal Portolano and also to find out relations that may have existed with the peripli of ancients...". Santarem nous montre dans son Atlas une reproduction de cartes tirées d'un manuscrit de Dati. Bagrow et Skelton, dans "History of cartography", Berlin, 1951, y voient une survivance des portulans, ancêtres de la carte à marteloire. Plus récemment, Ivan Kupcik, dans "Cartes géographiques anciennes", Paris 1980, nous donne un page de Dati, illustrée d'un dessin de la côte de Palestine, tirée de l'une de planches de Nordenskjold citées ci-dessus. Personne, cependant, ne nous a fourni le texte complet avec une collection des cartes qui figurent dans les différents manuscrits. Il me semble que cela manque et il faut espérer que Lucia Bertolini nous le donnera bientôt.

OOOOO


Il apparaît de certaines éditions que ce sont en fait deux auteurs qui ont diffusé la Sfera, Léonardo et Gregorio Dati. Quelle fut la part de l'un et de l'autre ? A ce stade nous ne le savons pas avec précision. Selon E. Nordenskjold dans le "Périplus", Leonardo, ecclésiastique, serait né en 1360 et décédé en 1425. Son frère, Gregorio, était marchand. Lucia Bertolini précise que Leonardo fut prieur de Santa-Maria-Novella en 1401, qu'il participa au concile de Constance, non seulement en qualité de Général de Prédicateurs mais en tant que représentant de la République de Florence. Nous constatons la coopération d'hommes familiers de la science, de la théologie, de la diplomatie tout en étant actifs dans les milieux d'affaires.

La Sfera est divisée en quatre livres, le premier est consacré à l'astronomie générale, le second aux quatre éléments, le troisième à l'art nautique et le quatrième, qui nous intéresse plus particulièrement, ici, constitue ce que nous nommerions de nos jours des instructions nautiques.

Le livre Un, s'ouvre par un verset d'action laudative au Créateur:

"Al padre, al figlio allo spiritu sancto
Per ogni seccolo sia gloria e honore..."


Au plan astronomique il n'ajoute rien à ce que nous pouvons lire dans la Sfera de Sacrobosco, moine anglais qui écrivit aux alentours de 1250. Il reflète la vision anthropocentriste médiévale, qu'on observe dans les oeuvres de Bède le Vénérable, de Sylvestre Pape, ou d'Isidore de Séville. La Terre y est montrée, entourée de sept orbes successifs: de la Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter et Saturne.

Le livre Deux traite des quatre éléments: Feu, Air, Eau, Terre. Quatre comme les évangiles. Quatre et sept, leur produit est 28, qui est la somme des sept premiers nombres. Nous retrouvons le symbolisme médiéval. Je passe sur l'explication des principaux météores, pluie, vent, lumière diurne et son absence nocturne, les saisons, ainsi que sur les humeurs du corps, qui sont placées sous l'influence de la position des astres dans le ciel. Nous sommes ici en présence des croyances médicales de l'époque. (3) Des observations sont consacrées à des comportement caractérisés: colériques, sanguins, mélancoliques. D'une certaine manière on retrouve toutes proportions gardées le "Médecin de papier" des navires de commerce.

Ces deux livres, plus que les deux qui les suivent, témoignent d'une conception cosmique du monde. Un cosmos organisé par le Créateur mais dont on s'efforce de décrypter les instructions dans l'ordonnance de la mécanique céleste.

Le livre Trois explique les vents, les zones froides, tempérées, torrides, de la terre. Il donne des instructions que l'on doit tenir pour les voyages en mer. Il est plus pragmatique que les deux précédents: Par exemple voici ce qu'il indique au sujet de "La carta":

"Ecco la carta dove son segnati
I venti et porti et tutta la marina
Vano per mar mercanti et pirati
Quei per guanandi et questi per rapina
E in un puncto richi o fuenturati
Sono ale volte da sera e da matina
Che la fortuna in alcuna altra cosa
Non che si dimostra tanto ruinosa..."


Nous avons ici une instruction d'usage de la carte, mais aussi une réflexion sur la fortune que n'aurait pas désavoué Christine de Pisan. La roue, symbole de l'éternel retour des chose, forme l'illustration de la leçon dans les documents écrits de cette époque comme on le verra encore longtemps en pays celtique et dans les almanachs nautiques bretons, en particulier.

Un autre verset décrit le nocher, installé à la poupe, conduisant le navire, de point à point, par l'observation de la boussole, et de l'étoile (polaire).

Un autre encore précise, à propos de la mesure du temps si utile lorsqu'on va en mer:

"Bisognia l horologio per mirare
Quante hore con un vento son andati
E quanta miglia per hora arbitrare
E troveran dove son arrivati..."


Il est, par ailleurs, recommandé de réduire la voilure lorsqu'on passe la nuit en mer.

Une petite carte, en T, ainsi qu'un schéma représentant l'Inde et le golfe Arabique, complétées de remarques historiques et économiques touchant ces régions, marquent la fin de ce troisième livre.

OOOOO

Le livre Quatre occupe les folios 18 à 25 de l'exemplaire d'Amsterdam. Ils contiennent des notations marginales dans lesquelles on reconnaît facilement le contour des côtes d'un itinéraire qui relie les Canaries, Île de Fer, à Gibraltar en suivant la côte marocaine; poursuit par celle de l'Afrique du Nord, de l'Asie Mineure, du Sud de la Mer Noire et trouve son terme à Tanna en mer d'Azov, point d'arrivée des caravanes de l'Asie centrale. Ces petites cartes, semblables à celles éditées par Nordenskjold et Santarem, comprennent une nomenclature sommaire.

Les côtes orientées à l'Est sont disposées le long de la marge verticale et celles vers le Nord, le long de la marge horizontale inférieure de chaque page du manuscrit. Les caps principaux sont clairement marqués. Les distances sont indiquées au dessus d'un trait joignant le port de départ à celui d'arrivée.

Le texte, comme celui des trois premiers livres, est divisé en versets de huit vers, ce qui en facilitait la mémorisation. Les étapes principales de l'itinéraire y sont notées. Le vent, je dirais la route, nécessaire pour aller d'une escale à la suivante, est indiqué selon la terminologie bien connue, (4) dont la nomenclature est d'ailleurs rappelée au livre Trois. Dans certains passages le vent est divisé en quarts (5). Le texte s'enrichit parfois de remarques économiques ou historiques comme celle-ci à propos d'Alexandrie f° 21 r°. (6):

"E terra riche nobile e perfetta
E gran porto di mercantia"


Tout ceci suggère des préoccupations nautiques, autant que commerciales et marchandes.

Le livre Quatre me fait penser au "Périple de Skylax", dont un manuscrit du XIIe siècle est conservé à la Bibliothèque Nationale. Comme lui l'itinéraire part du Maroc et s'achève en Mer Noire. Comme lui il indique les étapes principales, fournit la direction dans laquelle se trouve l'escale suivante, et indique les durées de traversée ou les distances.

Les periplii antiques témoignent d'une navigation côtière, à petites courses diurnes, coupées de nuits passées au mouillage. La concentration, en escales réparties sur les côtes de la Méditerranée, de barques que Fernand Braudel a qualifié de "processionaires", résulte de cette pratique.

Nous rangerons l'occupation militaire des points de passage par les puissances riveraines, parmi les conséquences secondes de cet état des choses. La perception de péages, comme ce fut le cas à Saint-Mathieu en Armorique, en fut une autre. Nous avons sans doute ici une clef de certaines opérations militaires et politiques dans ces époque reculées. Par exemple l'occupation de Brest par Edouard III en 1342.

Le développement des voyages en Orient, qui accompagna les premières croisades, fut l'occasion de mettre en pratique des méthodes qui affranchissaient les navires de l'obligation d'escale, rendaient un contrôle plus précis de la route et justifiaient une augmentation de la taille des bateaux. Le compas magnétique et de la carte à marteloire furent les instruments de ce progrès. Le premier témoignage explicite nous en est fourni par Guillaume de Nangis dans sa relation de la seconde croisade de Saint-Louis, en 1270. Le marteloire était un diagramme appliqué sur la carte qui permettait au moyen de deux compas et d'un calcul de proportion de situer le point de destination d'un navire lorsqu'on connaissait son point de départ et ses routes et distances parcourues depuis lors. Il était nécessaire de pratiquer le calcul de proportion, donc la division arithmétique, qui était obtenu par calcul digital (7). L'usage de la division, telle que nous la pratiquons, ne semble pas remonter au delà du début du XVII e siècle. De tout cela nous avons des témoignages dès le milieu du treizième siècle bien que tout porte à croire que les siècles précédents en aient eu au moins la connaissance si ce n'est la pratique.

N.B. août 2000: Je me permets de préciser que les propriétés magnétique de certaines pierres sont explicitement détaillées, au septième siècle, par Isidore de Séville dans ses Ethymologies, que, par ailleurs, Ptolémée avait réalisé des figures dont les propriétés sont aussi celles du marteloire. Il ne s'agissait donc pas de nouveautés scientifiques. Par contre, la réunion des deux, a permis le développement d'une nouvelle pratique, accessible aux marins. Voir l'article consacré au Marteloire.

On peut se demander dans ces conditions si le concept de périple processionnaire, conservait un intérêt nautique au moment où Dati écrivait?

J'ai, dans un premier temps, situé les localités mentionnées par la nomenclature. Je me suis servi de la "Géographie" de Ptolémée, édition de Strasbourg, 1513, d'une part, et "Die italienishe portolanos..." de Kretchmer, d'autre part. Cette identification était un travail préparatoire nécessaire à la mesure, sur une carte moderne, des distances entre localités citées par la Sfera, et de les comparer à celles fournies par Dati. J'ai utilisé les cartes du Service Hydrographique de la Marine. J'ai mesuré les distances en droiture. Sous cette réserve on trouvera le rapport entre les distances réelles et celle proposées par "La Sfera".

Ce rapport a été trouvé proche de 0,7. Cependant j'ai noté des valeurs extrêmes, 1 et 0,5. On trouve des écarts de cet ordre dans le "Périple de Skylax", d'après les tables données par Nordenskjold. Le "miglio" est utilisé comme unité de mesure des distances. Quelle en était la valeur ? Nordenskjold dit avoir lu dans un exemplaire de Dati une annotation fixant le mille à 8 stades. Dans le cas du périple de Skylax le mille vaudrait, semble-t-il dix stades, mais là encore quelle valeur représente cette unité? Les contestations restent ouvertes, de nos jours, au sujet du "stade" auquel se réfère Eratosthène dans son évaluation de l'arc de méridien de Sienne à Alexandrie. Quelques décennies après les Dati, les navigateurs portugais et espagnols débattront de la valeur du degré de latitude, sans parvenir à se départager.

Par ailleurs, à quoi correspondaient les miles indiqués par Dati? S'agissait-il d'un trajet en droiture ou bien de traversées de cap à cap, ne perdant pas la terre de vue? L'itinéraire de Dati suggère par endroits des routes directes. Par exemple:

"Da Antiocetta ad Rodi per quel vento
ditto di sopra senza costegiare
per ritto pilegio son miglia tricento". folio 22 v°

Cependant, nous l'avons vu, le livre Trois prescrit de réduire la voilure lorsqu'on passe la nuit au large. Je suis tenté de penser que la navigation en droiture n'était choisie que lorsque les circonstances étaient très favorables.

J'ai constaté, par ailleurs, que les trajets en vue de terre, où les distances étaient contrôlables, donnaient un rapport plus proche de 0,85 Tandis que les trajets, hors de vue de terre donnaient des valeurs plus proches de 0,50.

Le tableau suivant en donne un apperçu:

section de l'itinéraire distance réelle
en miles
distance selon
Sfera
rapport Réel/Sphera nature du trajet
Ras Amabesse à Misurata 185
200
0,92 Côtier (Lybie)
Tenes à Alger 80 100 0,80 Côtier (Algérie)
Oran à Cartagene 115 230 0,50 Haute mer. (Algérie>Espagne)
Larissa à Beyrout 190 300 0,63 Côtier ( Syrie)
Bosphore aux Dardanelles 135 180 0,75 Côtier (Turquie des deux cotés)
Simiso à Trebizonde 153 300 0,50 Haute mer(Mer Noire)
         

Les directions à suivre sont indiquées par huit vents ou points du compas. Dans certains cas elles sont précisées d'un quart de point.

Rien ne s'oppose à ce que ce périple ait servi à conduire des bateaux. Cela ne constitue, cependant, en aucune manière une preuve.

Le format de l'exemplaire d'Amsterdam ne semble pas l'avoir destiné à naviguer. Par contre le manuscrit Italien 2105 de la Bibliothèque Nationale aurait pu servir à cet usage. Il ne contient que le routier de la Sfera. Il est écrit sur feuillets de parchemin assemblés en un petit livret d'environ 7 centimètres par 10, tout comme les almanachs nautiques de Brouscon, destinés à être mis dans la poche de vareuse des marins. Il semble avoir souffert de nombreuses mouillures et ses derniers folios portent des traces de feu. Tout cela suggère un exemplaire de bord.

La forme de la Sfera, comme le fond, présentent des concordances avec les "itinéraires" qui nous sont parvenus tant pour la Méditerranée, que pour le Nord de l'Europe. Des procédés identiques sont proposés dans la scholie 99 du manuscrit d'Adam de Brème, au début du douzième siècle,(8). De même "Le livre de mer, B 29166 de la Bibliothèque communale d'Anvers", du XVI e siècle, (9), utilise les mêmes sortes de repères. Nous trouvons, dans le manuscrit d'Anvers, un contour de côte très approximatif mais qui précise, alignements de points remarquables, emplacements de mouillage etc... L'imprécision des relèvements suggère l'absence d'usage régulier de compas magnétique. Le Périple de la Mer D'Erythrée, du second siècle de notre ère, propose des distances et directions qui nous font penser au Journal de bord de Henri de Monfreid.
La forme de la Sfera, comme le fond, présentent des concordances avec les "itinéraires" qui nous sont parvenus tant pour la Méditerranée, que pour le Nord de l'Europe. Des procédés identiques sont proposés dans la scholie 99 du manuscrit d'Adam de Brème, au début du douzième siècle,(8). De même "Le livre de mer, B 29166 de la Bibliothèque communale d'Anvers", du XVI e siècle, (9), utilise les mêmes sortes de repères. Nous trouvons, dans le manuscrit d'Anvers, un contour de côte très approximatif mais qui précise, alignements de points remarquables, emplacements de mouillage etc... L'imprécision des relèvements suggère l'absence d'usage régulier de compas magnétique. Le Périple de la Mer D'Erythrée, du second siècle de notre ère, propose des distances et directions qui nous font penser au Journal de bord de Henri de Monfreid.

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Voila donc ce que nous pouvons dire de la Sfera sur le plan nautique. Pour ce qui est de son contexte historique nous nous souviendrons que c'est au Maroc que les Génois allaient chercher l'or, venu d'Afrique Noire, qu'ils employaient à la compensation de leurs achats faits à Tana, en provenance d'Asie. La route fut ouverte au milieu du treizième siècle, soit moins d'un siècle avant Dati. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que cet itinéraire italien décrive précisément une route du Maroc à Tana, dont Dati nous dit:

"Il decto litto torna ver Ponente
El canal decto verso Tramontana
Poi son ducento miglia rittamente
Inverso grecho et trovasi la Tana
...........................
Dove finavichi e finicie qui
l'Asia magiore al fiume Tanai" f°24 v°


La Sfera est un livre bien pensant. Il met à la disposition des lettrés, comme des marins, une interprétation du monde dont l'innocuité vis à vis de l'Inquisition est tout à fait garantie. Je note même qu'il ne fait aucune allusion au commerce de l'or provenant d'Afrique. Les considérations astrologiques voire médicales, à la manière des annotations de l'Atlas Catalan, vers 1375, sont dans la norme de ce temps là. Nous n'y trouverons, par conséquent, pas encore une astronomie nautique au sens que les Portugais allaient donner à cette science. C'est pourtant à partir de documents de cette nature que l'opinion publique se prépare aux grands changements de concepts qui vont intervenir moins d'un siècle plus tard. Les tables astronomiques d'Alphonse X, vers 1256, l'"Almanach perpetuum" de Zacuto, édité à Leira en 1496, pour ne citer que des ouvrages très connus, vont fournir aux marins de Portugal et d'Espagne les moyens d'organiser une astronomie nautique qui allait trouver sa forme dans l'Arte de marear de Faleiro, et de bien d'autres. Une astronomie qui évoluera peu jusqu'à l'apparition des logarithmes et du chronomètre, avant de parvenir aux modernes aides électroniques à la navigation.

Les Italiens disposaient depuis la seconde moitié du XIIIè siècle de cartes à marteloires, beaucoup plus précises et commodes que l'ouvrage de Dati. La carte "Pisanne", ainsi que plusieurs autres exposées au musée de La Marine de Paris durant l'été 1987, en constituent d'excellents témoignages.

Pourquoi donc avoir, en 1450, édité, avec profusion, une méthode que notre esprit moderne jugerait frappée d'obsolescence?.

L'histoire de la navigation montre que toute méthode nouvelle est, à ses débuts faillible: Radar en panne, marteloire emporté par le vent par exemple... Les marins ont le souci, de disposer de moyens de secours moins précis, mais plus éprouvés, pour palier aux défaillances, toujours possibles, du matériel. Ceci explique la répugnance que les marins éprouvent, non pas à faire usage de nouvelle méthodes, mais à quitter les anciennes tout aussitôt. Cleirac, dans les "Us et coutumes de la mer", édition de Bordeaux, 1661, nous dit: "Mais quant aux Anglais, j'ai constaté que le grand étude qui les a fait devenir pilotes, consiste à dresser leurs routes à la manière antique, veue par veue....", c'est à dire à la vue, comme l'indiquent les Dati. Il est, par conséquent, plausible que malgré la disponibilité de portulans, au demeurant rares et onéreux, on ait continué d'enseigner aux générations ultérieures les méthodes orales qui avaient assuré les pérégrinations de leurs pères.

La carte à marteloire, par sa représentation en deux dimensions, prétend à la représentation de l'Oecumène, ce qui la charge d'un sens philosophique et politique. L'itinéraire, lui, n'est qu'utile. C'est un procédé de gens pratiques, de marchands. Tout se passe, en fait, comme si le livre Quatre de "La Sfera" perdurait un "périplus", ancien. Je le pense d'autant plus volontiers qu'il commence aux Canaries et ne fait pas mention du Cap Bojador, franchi par les Portugais en 1434, soit une vingtaine d'années avant la plus ancienne version connue du texte.

L'insertion de l'itinéraire à la suite des premiers livres, de contenu ésotérique éclaire les préoccupations d'une société marchande dont la richesse et l'ascension sociale était à la fois conséquence et source d'une connaissance qui se voulut universelle.

Rappelons quelques événements et leur date:

Ce n'est sans doute pas une coïncidence si deux frères, l'un prêtre et diplomate, l'autre marchand ont collaboré à la rédaction de cette oeuvre. De la même manière, Dom Michel Le Nobletz allait porter témoignage à l'autre bout de l'Europe, de l'utilisation de l'imaginaire et du langage des hommes de mer par les missionnaires. Ses Taolennous, tableaux de mission, s'illustraient de nombreuses allégories nautiques dont certains traitant des voies du salut évoquent un percement de l'isthme de Panama qui sera pratiqué deux siècles plus tard.

Par delà l'évolution prudente des dogmes qui ont façonné l'homme de l'Occident médiéval, on sent ici, comme dans d'autres oeuvres de cette époque, pointer ce rationalisme grec, dont le retour est précurseur des grands bouleversements scientifiques et philosophiques qui vont ébranler la Chrétienté. L'acte de foi, préoccupation unique de Saint-Bernard de Clairvaux, évolue, à la lumière d'une relecture, des Livres sacrés. Cette relecture reconnaît à l'homme une capacité d'action sur l'Univers, avant de lui faire, plus tard, un devoir d'agir, d'entreprendre et de participer, de nouvelle manière, à la réalisation du Royaume. Ce messianisme évolutif, cette capacité de révision des dogmes, sans aucun doute entretenus par l'entreprise maritime, ont contribué au dynamisme de l'Occident, et offrent peut être encore une perspective pour son avenir.

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Notes:

 

à une époque assez voisine voici un livre de mer conservé à Bruxelles représentant la côte du Finistère en Bretagne

Ce texte a été collationé avec l'aide de Marie Josèphe Farizy coqjo@sympatico.ca

 

 

Dernière mises à jour de la page : vendredi 15 juin 2012

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